Je dédie ce billet à Pateh Sabally, ce jeune gambien noyé dimanche à Venise sous le regard, les smartphones et les insultes des passants. Honte à nous.

Un gambit est un terme du jeu d'échecs pour désigner un sacrifice matériel réalisé tout de suite en vue d'obtenir un avantage stratégique décisif par la suite. Cela donne à la partie un ton offensif car si elle ne se concrétise pas comme prévu par des gains de position, l'infériorité temporaire devient alors un retard insurmontable.

La partie qui s'est jouée en Afrique autour de la Gambie est intéressante à ce titre.

Enfin, nous avons assisté à un vrai succès pour la CEDEAO qui a fait respecter le verdict des urnes et triompher les aspirations du peuple gambien. Mais le plus difficile reste à mener.

Dans un premier temps, asseoir le pouvoir du nouveau président avec un apaisement des tensions en direction de ceux qui, amers, pensent ne jamais voir Jammeh derrière les Barrow de la CPI et aussi beaucoup de vigilance en direction de l'imprévisible exilé de Guinée-Equatoriale qui ne voudra pas tomber si facilement dans l'oubli et guettera les signes de faiblesses du nouveau pouvoir.

L'appui du grand frère sénégalais est donc crucial en termes militaire et économique car gambiens et sénégalais sont frères et se disent tels. L'afflux récent de pick-ups immatriculés BJL (Banjul) à Dakar dans les jours qui ont précédé l'ultimatum du 19 janvier le montrait clairement. Chaque gambien a de la famille au Sénégal. Et gambien même ce ne serait pas le cas !

Mais il faut imaginer et préparer la suite à plus long terme, envisager l'avenir de manière résolue

La fragmentation actuelle n'a aucun sens, la partition géographique et politique du Sénégal est inepte. Il n' y a qu'à lire une carte. Bien des Dakarois ne sont jamais allés à Ziguinchor.

Alors, imaginons dans cinq ou dix ans un ensemble Sénégal - Gambie- et même Guinée-Bissau (peu ou prou les mêmes peuples) unifié. Quel élan ! Quelle dynamique de croissance ! L'avantage de joindre la Guinée-Bissau, état instable aux perspectives de développement modestes même au sein de l'UEMOA, serait d'éviter un face à face Sénégal - Gambie perçu comme trop déséquilibré, pouvant ressusciter de vieilles rancoeurs et la peur d'une vassalisation de la Gambie.

Bien sûr, il faut rassurer les élites des petits pays qui pensent avoir tout à perdre en ralliant un grand ensemble et ont souvent beaucoup à se reprocher. Mais les peuples eux ont tout à gagner. Fin des guérillas, de l'insécurité, du narcotrafic, moralisation de la vie publique, libre circulation sur tout le territoire, accessibilité à des ressources élargies, éligibilité aux programmes de développement multilatéraux plus facile et stabilité politique autour d'éléctions régulières et démocratiques. La communauté interntionale ne manquerait pas d'encourager du porte-monnaie avec enthousiasme cette avancée de la raison et de la lucidité faisant progresser la paix et le développement.

Le regroupement historique pourrait se concevoir graduellement autour d'un grand Sénégal, avec le risque de reproduire l'échec de la Sénégambie de l'époque Diouf qui était un essai méritoire mais trop timide. Mais on peut aussi évoquer un big bang, à l'image mutatis mutandis de la réunification de l'Allemagne qui était un pari plus qu'osé et qui reposait sur l'effondrement proche de l'URSS et le charisme des personnalités de l'époque. Est-il reproductible dans la foulée de l'installation d'Adama Barrow ? La question mérite d'être posée !

Adama Barrow n'a pas d'expérience politique. Atout ou faiblesse ? Après tout, on en a vu d'autres à la tête de pays bien plus grands !

Libre des vieux schémas politicards ou rancuniers, il aura peut être à coeur dans ses cent premiers jours de tracer un grand dessein et de profiter de la dynamique créée par son élection.

Pourquoi ne pas envisager un référendum dans les trois pays sous les encouragements de la CEDEAO, de l'Union Africaine, de l'ONU et avancer avec ceux qui veulent ?

Certes les défis et les obstacles à l'intégration des anciens adversaires sont immenses et les contre exemples malheureux sont légions y compris en Europe soumise à des tentations centrifuges et alors même qu'il n'y a pas de frontières à effacer.

Ce processus se situe clairement dans un temps long (plusieurs décennies) mais le cap doit être montré rapidement.

Quels 'joueurs' politiques habiles et décidés auront le courage du sacrifice immédiat de petits intérêts alors que le moment est peut être venu ?