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RETOUR D'ART

Restitution des œuvres d’art africaines

Comment la complexité de la mise en œuvre d’une décision pourrait transformer une idée généreuse en fausse bonne idée.

Dans son discours de Ouagadougou en 2017, le Président de la République, avec élan, s’est engagé à une étude approfondie puis une restitution au moins partielle durant son mandat d’œuvres d’art africaines détenues dans les musées nationaux, donnant ainsi droit à des revendications anciennes de nombreux pays aux quatre coins du continent.

La remise du rapport Savoy-Sarr vient de donner le coup d’envoi d’une large réflexion sur ce sujet pour le moins épineux.

La France seule ?

Ancien pays colonisateur, abritant certains des plus grands musées du monde, voulant toujours porter haut les idéaux de fraternité, d’équité et de droit, si difficiles à appliquer à l’intérieur de nos frontières, la France occupe un rôle et une responsabilité particuliers. Mais quid alors de l’Allemagne (Cameroun, pays des grands lacs, Tanzanie…), du Royaume Uni (Kenya, Egypte, Ouganda…), du Portugal (Angola, Mozambique…), de l’Italie (Ethiopie, Lybie…) ou de la Belgique (Congo) ? N’est ce pas un sujet de dimension européenne ? Disant cela c’est probablement prendre le risque de bloquer toute solution pragmatique et rapide. Chaque pays doit se déterminer, l’Europe doit inciter et co-financer peut-être et la France se montrer précurseur. La question reste posée.

Quelles œuvres restituer ?

Celles « transférées’ sur la période allant de 1885 (conférence de Berlin) à 1960 (Indépendances), très probablement, innombrables et multiples (statuettes, masques, objets rituels de culte, peintures, dessins, armes, objets du quotidien, meubles, fresques, livres, en métal, bois, terre ou tissus…).

Avant, il est compliqué de retracer le parcours des dites œuvres et leurs conditions ‘’d’acquisition’’, après, il est légitime de postuler que les pays redevenus souverains ou nouvellement créés, même faibles, étaient en mesure de s’opposer à toute prédation massive.

On pense immédiatement aux quantités indéterminées et probablement très significatives, d’objets pillés, volés ou fruits d’exactions coupables conduites par des individus, des armées, des autorités coloniales.

Ceux-là sont prioritaires mais difficiles à recenser et figurent aussi probablement dans des collections privées hors champ de la restitution envisagée par l’État.

Parallèlement, il est assez bien documenté (témoignages, récits, photos, films…) que beaucoup de l’art africain (art ou artisanat d’ailleurs et faut-il faire forcément la distinction ?) présenté aujourd’hui dans nos musées a été échangé, offert, acquis contre argent, exhumé et emporté légalement lors de fouilles officielles.

L’inventaire donnera donc lieu à d’innombrables contestations, à la surenchère, souvent de bonne foi !  

Quels risques à transférer ces œuvres vers leur milieu originel ?

C'est l’incontournable et délicat sujet de la sécurité et des conditions d’exposition sur place des œuvres, une fois retournées dans leur contexte national. Au motif du délabrement des musées africains, on refuserait la restitution pour le bien des œuvres concernées ? Les gouvernements africains, au-delà de leur légitime revendication et fierté, savent bien que dans leurs capitales, les conditions matérielles et humaines sont rarement réunies pour les accueillir, les conserver et les mettre en valeur.

Les budgets culturels y sont quasi nuls et seule une population urbaine éduquée fréquentera, souvent gratuitement ou contre une maigre contribution, les musées nouvellement dotés sans pouvoir leur  assurer un équilibre financier propre à maintenir et encore moins élargir les collections retrouvées.

Est-ce une raison pour continuer de ‘’confisquer’’ certaines œuvres à Paris. Non ! A bien moindre frais que l’accord entre le Louvre et Abu Dhabi, les États qui restitueront les œuvres africaines dont la France, devront subventionner, former, suivre, garder un accès privilégié aux pièces restituées et faire bénéficier les pays récipiendaires de parfois cent ans et plus d’expérience en conservation, restauration, exposition…le tout en évitant paternalisme ou querelle historique passionnée ou revancharde.

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En France, l’opinion publique me semble aujourd’hui majoritairement ouverte à une restitution maitrisée accompagnée d’une coopération et mûre pour un transfert progressif dans les trois- cinq années qui viennent.

L’État saura vaincre les résistances et les inquiétudes légitimes notamment du Musée du Quai Branly   qui a accompli, sous l’impulsion de Jacques Chirac, un travail formidable de recensement et de mise en valeur des œuvres d’art premier. Nul doute que à la suite de relations culturelles moins crispées avec les pays d’Afrique concernés, des opportunités nouvelles de collaboration s’amorcent (échanges, formation, digitalisation des œuvres, expositions virtuelles …). Ces objets seront toujours bien visibles mais sous d’autres latitudes, lors de nos voyages !

Ce projet généreux, mais pas complétement dénué de tout calcul politique, va par conséquent dans le sens de l’Histoire et des intérêts de tous. Il faut le mener avec soin dans la durée avec nos partenaires africains.

Mais comme souvent, l’art… de l’exécution sera crucial pour la réussite de ce chantier au long cours qui va susciter passions, polémiques mais aussi beaucoup d'espoir.