L'Afrique offre trop peu de vraies bonnes nouvelles d'ampleur continentale pour ne pas saluer la décision de la Cour Suprême du Kénya.

Six hommes et femmes courageux, avec à leur tête le président David Muraga, viennent d'invalider le scrutin présidentiel du 8 août dernier et de susciter un immense espoir.

Il est vrai que la plupart des grands pays anglophones (Nigéria, Afrique du Sud, Ghana, Kénya, Tanzanie...) qui sont aussi les principaux moteurs économiques nous ont habitué à des processus démocratiques moins pervertis que dans bien d'autres pays francophones ou lusophones. Mais quand même, quel panache ! Je ne vois pas d'équivalent récent à cette décision historique.

Alors influence du droit anglo saxon ?! Sûrement mais pas seulement.

Pourtant, les observateurs internationaux n'avaient constaté d'irrégularités qu'à la marge, les chancelleries avaient, de manière bien prévisible, appelé au calme et encouragé le vieux lutteur Odinga à se retirer sur l'Aventin avec les honneurs, de peur de déclencher une tragédie comme en 2007 (plus de 1 000 morts dans des échauffourées inter-éthniques) et de freiner le dynamisme économique bien réel malgré la grande pauvreté subsistante.

La Cour Suprême pouvait donc simplement entériner la solution consensuelle. Elle choisit pourtant le chemin difficile, la voie étroite et ainsi se montra à la hauteur de sa mission, réhabilitant son rôle tout en donnant l'espoir à des centaines de millions d'hommes et de femmes bien au delà des frontières du Kénya.

Toujours est-il que ce jugement de la plus haute institution du pays fera date. Fera-t-il école?

Un exemple pour en douter. Souvenons nous du coup d'état pacifique de la rue burkinabè en octobre 2014 qui avait fait partir Blaise Compaoré après trente années de pouvoir sans partage et ouvert la voie à une élection claire et incontestable. L'Afrique avait été parcourue par une onde de liberté, les dictateurs avaient ressenti le frisson de l'inquiètude. Depuis malheureusement (les deux Congos, Burundi, Gabon...), d'autres dirigeants n'ont pas retenu la leçon, ni d'autres peuples pu imiter le pays des hommes intégres. Les tripatouillages des constitutions prolongent toujours  le statu quo.

Ensuite, une réplique ailleurs de ce coup de tonnerre nécessitera les mêmes ingrédients rares observés à Nairobi :

- un certain état de droit et la culture qui l'accompagne,

- une élection somme toute disputée (score ici de 55%/45%)

- des dirigeants responsables : Raila Odinga contenant ses partisans à l'issue du résultat annoncé par la Commission électorale (IEBC) pour ne pas rallumer les divisions ethniques si prévalentes  entre Luo et Kikuyu; Uhuru Kenyatta, président sortant, respectant la décision de la Cour Suprême tout en la contestant et appelant au calme et à l'unité.

- une opposition organisée et non muselée,

- une Cour Suprême indépendante, d'autant plus nécessaire que les Commissions électorales sont quasiment toutes soupçonnées de partialité.

Fin du premier acte. Maintenant, une nouvelle élection dans deux mois reproduira t-elle le premier résultat ? Si oui, quelles seront les attitudes des protagonistes ? Seront-ils aussi mesurés ? La Commission électorale, désavouée, devra disparaître ou se réformer profondément, en aura t-elle le temps ? La mobilisation sera t-elle plus forte ? Une victoire des Luo derrière Odinga sera elle enfin reconnue par le camp adverse ?

Le pays entre ainsi dans une nouvelle zone de tension. Son prochain scrutin sera... scruté par la planète.

D'ici là, à chaque jour suffit sa peine. Réjouissons-nous. La démocratie progresse sur le continent, lentement mais inexorablement, comme ce fut le cas il y a quelques décennies en Amérique Latine.

Cette décision venue de Nairobi aide clairement à aller dans ce sens et constitue, en cette fin d'été, une très belle surprise.