On se souvient que Machiavel déconseillait au Prince la morale en politique. Les moyens pour conquérir le pouvoir puis l'exercer ne pouvaient pas se passer de la ruse, de l'ambition, de la force contraignante, de la dissimulation...

Tous les présidents de la Ve république, pour ne pas remonter plus loin, ont connu après leur élection et pendant leur mandat, leur lot de scandales plus ou moins graves (enlèvements, assassinats, cadeaux indus, suicides, famille prise en charge sur fonds publics, écoutes clandestines, escroqueries, emplois fictifs, mensonges et évasion fiscale, trafics d'influence...), certains portant sur leur probité personnelle, d'autres non.

La particularité de la prochaine élection est de poser la question de la morale des candidats avant le vote.

Intégrité, honnêteté, vertu, moralité...Attention aux termes ! La morale est -elle un ensemble de vertus dont l'honnêteté ? Combien et quelles vertus pour se présenter comme un être de morale ? Comment définir ce champ sémantique ? La simple honnêteté est trop réductrice, la morale trop vague. Alors ? Essayons quand même d'avancer.

Les français doivent apprécier un homme et un programme. Évacuons le programme qui doit a minima proposer des actions fortes, réalistes et financées. Logique de lucidité et de crédibilité. Ici pas de morale mais du souffle, de la clarté et de la comptabilité.

Pour l'homme qui porte ce programme, en revanche le screening démocratique doit inclure de nombreuses exigences : éducation (comportement et formation), force de caractère, cohérence des idées, expérience, compétence supposée pour gouverner (forcément un pari). 

Je devrais parler à l'imparfait car une certaine élection récente hors de nos frontières montre bien que les temps ont changé. Demandera t-on moins dorénavant à ceux qui parlent de renverser la table ? les 'révolutionnaires' de l'intérieur ne doivent ils plus être exemplaires ?

Revenons à la France. L'honnêteté ex ante n'était pas auparavant un critère. Cela allait de soi. On n'en parlait pas et les électeurs s'en remettaient à la République qui dressait suffisamment de garde-fous pour filtrer les ripoux, les compromis, les menteurs... (casier judiciaire, prestations de serment, déclarations de patrimoine, parrainages, presse libre, Hautes autorités...).

Toutefois, lors de scrutins locaux, ces dernières années, on relevait ici ou là certains politiques mis en examen, voire condamnés se faire triomphalement réélire, faisant la nique au système. Jubilation dans l'isoloir. Popularité issue d'un mélange d'efficacité et de clientèlisme. 

A l'échelon national et international, en revanche la probité et le lin blanc semblent toujours d'autant plus nécessaires que l'image d'un pays est étroitement associée à celle de son leader.

Mais en quoi la vertu intervient -elle ici ? De quel secours est -elle à l'action ? Ne jamais s'être fait prendre ? Ne jamais avoir été condamné ?

On ne peut se prévaloir d'être vertueux pour au moins trois raisons : 1/ c'est un présupposé pour tous les candidats, 2/ c'est inutile pour gouverner, 3/ c'est absurde comme argumentation (de quelle vertu s'agit-il ? André Conte-Sponville en comptait au moins 18 dans son petit Traité, la plus grande étant l'amour ! qui gagne le concours de vertu ? qui en est l'arbitre ? comment la mesure-t-on ?).

Si en plus, cela revient en boomerang dans la figure de celui qui met en avant sa probité, alors là ...!

Or, en France, pour avoir une chance d'être crédible comme candidat et surtout élu. il faut être issu du fameux système qui n'est, ni plus ni moins, que le code de bonne conduite démocratique que nous nous sommes fixés depuis soixante ans. Le financement des partis et des parlementaires malgré des aménagements successifs donne encore une certaine marge de manoeuvre dans l'allocation des fonds publics. Légal mais immoral. Responsable mais pas coupable.

Donc, ''jouer à fond le système" avec comme limite l'enrichissement personnel, le grand coupable !, peut en effet être légal mais non éthique.

S'il s'agit simplement de ne ''pas s'en mettre plein les poches '' pour reprendre une expression triviale, c'est alors réduire l'honnêteté à sa plus simple expression.

Ne peut on pas reconnaître quand même à nos hommes et femmes politiques quelques avantages, privilèges et matériels pour exercer leur fonction ? N'y a t il pas un risque à les transformer en fonctionnaires tatillons et falots de la politique, détaillant leurs notes de frais et prenant le bus, comme dans certains pays.

Arrêtons l'hypocrisie, venons en à l'essentiel : ce qui compte in fine c'est bien la capacité de diriger le navire de la nation parmi les écueils et défis du temps et répondre par exemple aux questions suivantes :

- quel gouvernement ? quelles alliances ?

- faut il faire entrer ou non la France dans tel conflit?

- sortir ou non de l'OTAN ?

- maintenir ou réduire la part du nucléaire ?

- organiser ou non un référendum ?

- réformer le code du travail ? la protection sociale ?

- refonder l'Education nationale ?

...

Laissons la morale à l'intime, au privé, à la religion et parlons plutôt, pour l'action politique, de sens du bien commun. Vouloir améliorer le sort de ses compatriotes ne donne aucune indication sur l'intégrité d'un individu. Vouloir laisser une trace dans l'histoire de ce fait, est une ambition légitime. Est-elle morale ? Peu importe. Si le gouvernant réussit, ne serions nous pas tolérants sur les moyens employés avant la conquête du pouvoir et pendant le mandat ? Pourquoi tout voir avec le prisme, souvent jaloux, de l'homme de la rue ?

La politique est amorale. La morale n'est pas nécessaire pour agir pour le bien commun mais elle peut rassurer certains, à tort ou à raison.